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La médecine intégrative à l'hôpital suisse : où en sommes-nous vraiment ?

La médecine intégrative à l'hôpital suisse : où en sommes-nous vraiment ?

Cinq centres hospitaliers, une demande populaire massive, et un soutien institutionnel qui peine à suivre.

Depuis l'inscription des médecines complémentaires dans la Constitution fédérale en 2009 — votée à 67% par le peuple suisse — plusieurs hôpitaux universitaires ou cantonaux ont créé des structures dédiées à la médecine intégrative. Aujourd'hui, plus d'un Suisse sur deux y a recours au moins une fois dans sa vie ; chez les patients oncologiques, la proportion dépasse 90%¹. L'offre hospitalière, elle, n'a pas suivi cette demande au même rythme. Le tableau est plus contrasté qu'on ne le dit parfois.

Cinq centres, cinq physionomies

Le CHUV (Lausanne) abrite depuis 2015 le CEMIC — Centre de médecine intégrative et complémentaire — dirigé par la Pre Chantal Berna Renella et rattaché au Service d'anesthésiologie. C'est aujourd'hui le seul centre de ce type en Suisse romande, et le premier centre académique francophone d'Europe en médecine intégrative. Une quinzaine de praticiens (médecins, infirmiers, psychologues, chercheurs) y proposent acupuncture, hypnose, méditation de pleine conscience, art-thérapie et massages thérapeutiques, principalement en oncologie, antalgie, soins intensifs et au bloc opératoire. Une chaire universitaire à l'UNIL forme tous les étudiants en médecine de Lausanne aux concepts de base de la médecine intégrative — quatre heures pour tous, trente-six heures en option².

L'USZ (Universitätsspital Zürich) dispose du plus ancien dispositif académique du pays. Une chaire de Naturheilkundey existe depuis 1994, devenue chaire de médecine complémentaire et intégrative en 2014, occupée depuis par la Pre Claudia Witt. L'Institut für komplementäre und integrative Medizin y est solidement adossé à la recherche : acupuncture, Mind-Body Medicine, méditation, programmes de self-care numériques pour patients atteints de cancer. Depuis 2026, l'institut est réparti entre trois fachbereiche (médecine interne, Cancer Center, médecine de famille), avec l'objectif explicite d'élargir l'enseignement aux futures générations de médecins³.

L'Inselspital de Berne héberge l'IKIM, dirigé par la Pre Ursula Wolf. Trois axes y sont représentés : médecine anthroposophique, homéopathie classique et médecine traditionnelle chinoise/acupuncture, en consultations ambulatoires et en consilium pour les patients hospitalisés. La recherche y est active — étude clinique en cours avec la Radio-oncologie sur la prévention de la radiodermite, projet de RCT sur la neuropathie chimio-induite — et 20 heures d'enseignement sont assurées dans le cursus de pharmacie de l'Université de Berne⁴.

Le Kantonsspital de Saint-Gall a été pionnier : son Zentrum für Integrative Medizin (ZIM), fondé en 2012 par le Dr Marc Schlaeppi, est le premier service intégratif d'un grand hôpital public suisse. Plus de vingt collaborateurs y travaillent autour d'un board hebdomadaire interprofessionnel. L'oncologie intégrative en est le cœur, avec un protocole en trois piliers — activité physique, pratique de la pleine conscience (MBSR), respect des rythmes — et des thérapies complémentaires comme la thérapie par le gui, l'acupuncture, l'eurythmie curative et l'art-thérapie⁵.

Les HUG (Genève) font figure d'exception romande : aucune structure dédiée n'y est formalisée. La médecine intégrative s'y déploie « par la bande », pour reprendre une formule entendue il y a dix ans et qui reste largement vraie⁶ : consultation d'oncologie intégrative au Service d'oncologie portée par la Dre Marie-Estelle Gaignard, méditation de pleine conscience en psychiatrie, symposium bisannuel d'oncologie intégrative co-organisé avec le CHUV. Une présence réelle, mais sans toit institutionnel propre.

Ce que ces centres rendent possible — et ce qu'ils ne peuvent pas

Chacun de ces dispositifs montre qu'une médecine intégrative hospitalière est faisable, qu'elle répond à une demande forte des patients, et qu'elle peut s'inscrire dans une démarche scientifique exigeante. L'accès à certaines prestations — acupuncture, médecine anthroposophique, MTC pratiquées par un médecin titulaire de l'attestation FMH correspondante — est même remboursé par l'assurance de base depuis 2017.

Les limites, en revanche, sont systémiques. Elles tiennent moins à la qualité des équipes qu'à leur sous-dimensionnement chronique. Le Dr Schlaeppi le formule sans détour : à Saint-Gall, « la recherche et l'enseignement passent souvent au second plan, pour des raisons financières »⁷. Le constat vaut au-delà de son seul centre. Aucun de ces services n'atteint la masse critique nécessaire pour absorber la demande qui s'exprime — la Pre Berna Renella mentionne ainsi devoir, en parallèle des consultations, fédérer progressivement la cinquantaine de soignants du CHUV qui pratiquent déjà des médecines complémentaires dans d'autres services, faute d'avoir pu intégrer toutes ces pratiques sous un même toit institutionnel⁸.

À cela s'ajoute une géographie inégale : un patient bernois ou saint-gallois, un Lausannois, un Zurichois trouvent un cadre identifié ; un Genevois doit composer avec une offre dispersée ; un patient du Tessin, du Valais, des Grisons ou de Suisse centrale est essentiellement renvoyé au secteur libéral, sans coordination hospitalière formalisée.

Une demande qui dépasse l'offre

Le paradoxe est manifeste. La Suisse dispose de l'un des cadres constitutionnels les plus favorables au monde aux médecines complémentaires, d'une demande populaire stable et massive, et de cinq équipes hospitalières qui ont fait la démonstration scientifique et clinique de la pertinence de leur approche. Mais ces équipes restent, dans leur ensemble, sous-financées au regard de ce qu'elles pourraient apporter — en particulier en recherche clinique, en formation des jeunes médecins, et en couverture territoriale.

La médecine intégrative suisse n'est donc ni un mythe ni un acquis. C'est un chantier en cours, avec des fondations sérieuses et un toit qui reste à financer.

M.

Note de l'autrice : mise en forme et vérification des sources by Claude AI.


Sources

¹ VAOAS, entretien avec la Pre Ursula Wolf, IKIM Berne. vaoas.ch

² CHUV — CEMIC. chuv.ch/fr/cemic ; entretien Pre Berna Renella, Millefolia, 2021.

³ USZ — Institut für komplementäre und integrative Medizin. usz.ch/komplementaere-und-integrative-medizin ; UZH News, 2014.

⁴ IKIM Berne. ikim.unibe.ch ; entretien Pre Wolf, VAOAS.

⁵ Kantonsspital St. Gallen — ZIM. h-och.ch/integrative-medizin ; entretien Dr Schlaeppi, Millefolia, 2022.

⁶ Le Temps, « Les médecines alternatives à l'assaut des hôpitaux », 11 décembre 2014.

⁷ Entretien Dr Marc Schlaeppi, Stratégie nationale contre le cancer (NSK), 2020.

⁸ Entretien Pre Chantal Berna Renella, Millefolia, 2021.

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